Peau neuve
En quelques "minutes-années", j'ai pris la décision la plus radicale de ma vie
Ce matin, je nâai pas fait ce que je faisais tous les jours ouvrĂ©s depuis 17 ans 3/4.
Je nâai pas ouvert le logiciel qui bouffait un trĂšs grand espace sur mon disque dur.
Je nâai pas parcouru le document en entier avant de mâattaquer Ă sa premiĂšre phrase.
Ce matin, jâai changĂ© de peau
Jâai muĂ©
Je me suis débarrassée de la vieille rabougrie, devenue trop lourde à porter.
Depuis ce matin, je change un peu beaucoup dâidentitĂ©.
Depuis ce lundi 6 janvier, officiellement, je ne suis plus traductrice.
Je ne traduis plus.
Je nâai plus lâĆil gauche rivĂ© sur lâanglais et lâĆil droit sur le français.
Je laisse derriĂšre moi 17 annĂ©es 3/4 dâactivitĂ© indĂ©pendante.
Avant ça, 4 annĂ©es dâĂ©tudes et 1 stage de fin dâĂ©tudes de 6 mois.
Encore avant ça, 2 ans en filiÚre Littéraire au lycée, avec comme ligne de mire, déjà , la traduction des mots écrits.
4 langues étrangÚres apprises, dont 1 morte et 1 langue devenue grande passion.
Câest beaucoup.
Tout mis bout Ă bout, câest plus de la moitiĂ© de ma vie.
Depuis ce matin, je ne traduis plus, non. Je fais peau neuve.
Le vent dâouest tempĂ©tueux a chassĂ© les nuages, il a tout nettoyĂ© sur son passage.
Pourtant, je suis toujours assise au mĂȘme bureau ; jâai allumĂ© lâordinateur Ă la mĂȘme heure ; jâai sirotĂ© ma tisane au mĂȘme rythme quâavant (si lentement que les derniĂšres gorgĂ©es sont Ă 20 degrĂ©s).
Rien nâa changĂ©, si lâon me regarde depuis lâautre cĂŽtĂ© de lâĂ©cran.
Sauf que si. Tout.
Je suis allégée de ma vieille peau rabougrie.
Je le sens.
Je lâĂ©prouve physiquement !
Avec la toute neuve, je suis plus vulnĂ©rable aux frimas et aux morsures, mais elle est jolie, ma neuve. Elle est si fine que je lui trouve des reflets irisĂ©s. Le soleil venteux mây aide un peu, faut dire.
Elle est presque translucide ; elle ne porte quasiment aucune trace, encore, des empreintes que mon avenir lui laissera.
Elle est plus confortable, aussi. Celle que je suis devenue, au fil des annĂ©es, avait besoin dâun peu de souplesse et de place en plus.
La vieille peau, elle, je la chĂ©ris dĂ©jĂ . Câest un trĂ©sor.
Elle porte la ponctuation des millions de mots que jâai traduits.
Elle est ternie et craquelĂ©e par endroits, lĂ oĂč jâai luttĂ© beaucoup.
On y dĂ©cĂšle comme des traits dâautoroutes, pour les annĂ©es oĂč ça filait droit et vite.
Ăpaisse et dense, elle est le reflet de tout ce que jâai appris, ratĂ©, rĂ©ussi et construit.
Je range ma vieille peau dans une boßte que je dépose sur une étagÚre dans mon bureau.
Je ne suis plus traductrice.
Il mâaura fallu des annĂ©es pour prendre la dĂ©cision en quelques minutes.
CâĂ©tait le soir du mardi 17 dĂ©cembre.
(Encore un 17. Câest mon nombre prĂ©fĂ©rĂ© ; le jour de mon anniversaire. Je ne suis pas sĂ»re de croire aux signes, mais je veux bien faire dire ce quâil veut Ă celui-lĂ .)
Maturation longue en sous-marin
Décision éclair à la surface.
Je fonctionne souvent comme ça.
De sorte que, depuis la berge ou le ponton, on interroge peut-ĂȘtre ma prĂ©cipitation.
Ceux qui se prĂ©cipitaient, avant la dĂ©cision, câest mon corps et mon Ăąme, en entier.
Dans un gouffre immense et froid.
Je les sentais qui penchaient dangereusement.
La faute aux longues annĂ©es, Ă lâintĂ©rĂȘt envolĂ©, au renouvellement absent dans ma façon de travailler, aux transformations du secteur (coucou lâIA gĂ©nĂ©rative), au dĂ©salignement, Ă mon besoin irrĂ©pressible dâaller voir ailleurs (loin).
Vous tenez une bougie entre votre pouce et votre index. Elle est allumĂ©e. Tout Ă coup, un courant dâair. Pffftt. Flamme envolĂ©e.
Câest exactement et prĂ©cisĂ©ment ce que je ressentais dans mes tripes, chaque matin. Je mâĂ©teignais.
Ă force de me sentir mâĂ©teindre, jour aprĂšs jour, semaine aprĂšs semaine, mois aprĂšs mois, rallumer ma bougie Ă©tait devenu quasi impossible.
Je devais rĂ©unir des kilos dâĂ©nergie (jâen manquais) pour refaire du feu et embraser de nouveau la mĂšche.
Il aura fallu du temps vide (la grippe en décembre)
Des mots amis et chauds comme un chocolat fumant
Des séances psy qui valident mes maux et apaisent mon cerveau
Une proposition dâailleurs (pas trĂšs loin), pour le pro
Du soutien matériel (qui compte évidemment)
Pour quâen quelques minutes, je prenne la dĂ©cision qui mijotait depuis des lustres.
La dĂ©cision la plus radicale de ma vie, je crois. En tout cas, jusquâici.
Avant, jâĂ©tais la grenouille dans la marmite, qui sent la tempĂ©rature de lâeau augmenter, mais qui ne voit pas venir le danger.
Je dĂ©testais ĂȘtre ce batracien et jâĂ©tais persuadĂ©e de pouvoir dĂ©gommer le couvercle dâun coup de patte pour mâĂ©chapper. Suffisait de rĂ©unir mes forces et de le dĂ©cider.
Aujourdâhui, je suis un reptile Ă la peau neuve, fragile et vaillant, prĂȘt Ă aller voir ailleurs pour dĂ©couvrir oĂč passer la suite de ma vie.
Et 5 mois 1/2 avant de fĂȘter mes 40 ans, je crois que câĂ©tait le parfait moment.đŠ
Que vous commenciez 2025 sur le mĂȘme axe que lâan dernier, que vous ayez dĂ©viĂ© ou que, vous aussi, vous ayez changĂ© de peau, je vous souhaite une annĂ©e douce, souveraine, joyeuse et nourrissante pour le cĆur et les tripes. Entourez-vous de beau, si vous le pouvez. Câest un remĂšde Ă presque tout. (Et le beau est partout.) âš


Passage de flambeau ! Je pénÚtre l'univers que tu viens de quitter (correctrice, ce n'est pas bien éloigné de traductrice).
Joie de retrouver tes mots, je les attendais đ
Je découvre en plus de tes mots, ta voix posée (je n'avais jusqu'à maintenant pas vu cette option de lecture à voix haute en haut de page).
Je m'entoure de beau à cet instant présent : le beau, c'est ton texte, c'est ton histoire, c'est ton récit. Magnifiques chamboulements bouleversants de joyeuseté. Ta peau neuve est éblouissante de lumiÚre ! Echarpe d'iris là , je la vois bel et bien chez toi.